Marie Jaëll
Carnet
La passion de l’art
Pédagogue veut dire celui qui accompagne, qui sait donner des moyens à son élève .
L’apprenti musicien de 5-6 ans ne sait pas encore lui-même ce qu’il veut.
Notre rôle est de l’éveiller à la musique à travers l’instrument, c’est à dire lui faire découvrir un monde où il pourra s’exprimer par un langage nouveau, le langage des sons, avec sa sensibilité.
Entrer dans ce monde sensible, c’est savoir respecter le rythme de chacun, ne pas forcer mais amener doucement l’enfant à la confiance et au savoir-faire.
Apprendre la musique, c’est apprendre à écouter avant tout, à s’écouter, donc à prendre le temps d’ouvrir ses oreilles et de ressentir, puis de savoir transmettre, jouer sur l’instrument ce qu’on entend.
Deux points essentiels :
L’écoute passe par la découverte de l’instrument, par des jeux et des improvisations où il peut déjà explorer les registres, les timbres et les rythmes. Au piano par exemple on peut explorer toute l’étendue du clavier, les différents touchers du plus fort au plus doux, comment passer de l’un à l’autre, écouter l’attaque et la résonance d’un son jusqu’au bout, comparer les sons, les intervalles, les dissonances et les consonances, etc… L’oreille est mise en éveil tout de suite corrélativement à des sensations de touchers différents.
La technique passe par la connaissance de notre corps, l’apprentissage du savoir-faire. Nous jouons avec nos mains, mais bien souvent nous ne savons pas être dans nos sensations tactiles et nous apprenons les gestes et mouvements de manière répétitive, souvent automatique, privilégiant la partition et la lecture du texte sans relier cette lecture à l’écoute et aux sensations tactiles correspondantes. Cela peut engendrer un travail musculaire mal adapté, trop en force ou trop relâché, en poids, pouvant créer à la longue des crampes, des tendinites…
Apprendre à sentir ses mains, c’est déjà considérer qu’elles sont notre véritable instrument, que tout notre corps est un instrument qu’il faut apprendre à accorder.
Jouer, c’est transformer le texte écrit en sensations musculaires, tactiles et auditives ; c’est savoir retrouver les sensations justes qui permettront de jouer juste.
Nous pouvons aider l’élève à affiner ses sensations tactiles, par des exercices faits en dehors de l’instrument, exercices hors-clavier, pour acquérir et maîtriser une dissociation, affiner la sensation de préhension et sentir les intervalles entre les doigts, prendre conscience des espaces interdigitaux, apprendre à entendre des sons dans sa main (exercice des anneaux).
Marie Jaëll propose des exercices hors-clavier, destinés à mettre en lien notre pensée musicale et les sensations tactiles correspondantes.
La supériorité des grands artistes reside dans la capacité d’éprouver à côté de leurs sensations auditives merveilleuses, des sensations de touchers non moins merveilleuses […]
Les pressions transmises au clavier éveillent un veritable concert de sensations tactiles […]
Si le grand artiste arrive à cette vérité de la concordance des sensations auditives et des sensations tactiles, il faut nécessairement que cette concordance devienne la base de l’enseignement.
Marie Jaëll, Méthode du toucher
Les moyens d’expression artistique se rapportent toujours à trois notions fondamentales :
L’harmonie du timbre est une attraction toute puissante. C’est le caractère des harmoniques qui agit sur l’ouïe et transforme les inconsciences de l’exécutant en besoins esthétiques. Subir le charme du timbre des sons en jouant, c’est devenir musicien.
Ainsi, l’exécutant, avant de sentir et de comprendre la beauté d’une oeuvre musicale, sera ému par les sons eux-mêmes. Les sensations de l’ouïe s’éveillent naturellement par la beauté du timbre de la sonorité. L’ouïe, par le fait d’être apte à saisir l’harmonie inhérente à un son isolé, est déjà artistiquement développée. C’est surtout ce premier échelon qu’il importe d’atteindre. Ensuite viendra la capacité à différencier et apprécier des intervalles puis des accords…
L’émotion naît ainsi. Involontairement on devient sensible, on devient musicien, car à travers les perceptions sans cesse renouvelées, la sphère de la vie musicale s’élargira graduellement. Dès que nous tirons une belle sonorité de l’instrument, un lien unit notre propre organisme à l’instrument et par lui à la musique
Marie Jaëll
Le son dépend du toucher que l’on choisit. C’est une sensation précise qu’il faut faire découvrir à l’élève et lui permettre de réaliser. Glissés, attaques rapides ou lentes, empreintes, localisation du doigt, sensation de préhension, courbes et déplacements, quelles sensations précises pouvons nous indiquer à nos élèves ?
Le toucher peut être travaillé au clavier (exercices de relevé de touches, de tierces, de quintes, d’accords, de double émissions, etc) et avec les exercices hors-clavier.
Le toucher s’éduque, le mouvement artistique s’éduque.
Mais il ne faut jamais travailler une sensation ou un mouvement sans les relier à la pensée musicale qui est la raison supérieure de tout artiste.
L’éducation du mouvement artistique chez l’enfant et chez l’adulte.
On peut dire que, dans l’étude du piano, la précision rigoureuse des attitudes et des mouvements semble chose toute naturelle à l’enfant si, dès le début, on empêche l’idée de désordre de naître, en lui enseignant les moyens par lesquels l’ordre peut s’établir. À l’adulte, au contraire, on a beau indiquer ces mêmes moyens, sans un effort considérable et prolongé, ils sont hors de sa portée. Chez lui, l’affinement fonctionnel que la main est susceptible d’acquérir a été entravé en partie par les adaptations journalières… Sous l’influence de ces habitudes acquises, sa main ressemble plus à une pince à deux branches qu’à un compas formé par cinq branches capables de mouvements et positions divers.
Cette supériorité de l’enfant dans l’éducation devrait attirer l’attention des éducateurs.
La richesse de ses germes fait que l’enfant est incompris. Nous cherchons à lui communiquer notre savoir personnel au lieu de lui montrer comment par ses propres ressources, il peut se faire un savoir personnel. On peut dire que ces germes forment par avance un savoir inconscient auquel toute son éducation doit être rattachée. C’est en apprenant à l’enfant à se connaître lui-même qu’on doit lui faire connaître tout ce qui est en dehors de lui.
Il ignore les ressources artistiques de sa main, mais il les utilise dès qu’on lui démontre la liberté d’action qu’elles lui donnent. S’il exécute d’abord quelques mouvements mal adaptés sur le clavier, ils lui semblent malaisés, les touches paraissent lourdes à enfoncer ; mais dès qu’on lui démontre qu’il peut, pendant qu’il fait mouvoir un doigt, arrêter le mouvement des autres doigts et ainsi acquérir une grande facilité dans l’exécution de ses mouvements, il est convaincu.
Marie Jaëll, L’intelligence et le rythme dans les mouvements artistiques
Savoir faire des nuances c’est savoir comparer les sons, donc développer la faculté à s’en souvenir. Comparer, c’est la base de la compréhension et de la mémoire. On retient ce qu’on a pu comparer On peut dire la même chose de plusieurs manières différentes : on peut le faire en parlant, en chantant… en se souvenant de ce qu’on a dit pour le dire autrement.
Savoir écouter une phrase musicale et s’en souvenir, pour la relier à la phrase suivante, garder une harmonie pour la relier à la suivante, c’est apprendre à conduire la pensée musicale… et l’écoute va passer par la sensation tactile, par la mémoire d’un geste, d’un mouvement que l’on va relier au suivant.
Tout cela aide à l’élève à rester attentif et présent à la phrase musicale qu’il va relier à la suivante.
Le rythme dépend de la compréhension du texte “ parlé ”, comme une phrase.
Il est important de privilégier l’apprentissage du rythme dès les premières leçons. Le rythme est la clé de la compréhension du langage musical, de son exécution et du jeu à plusieurs…
Une mélodie chantée sans rythme n’a plus de sens. Les enfants le ressentent immédiatement. Tout langage a un son rythme propre Ce rythme, c’est la manière de s’approprier l’espace et le temps pour dire quelque chose. Raconter une histoire c’est prendre possession du temps et de l’espace pour y placer les mots et les phrases qui composent cette histoire.
Il s’agit donc d’éveiller chez les élèves qui débutent une conscience rythmique.
Avoir du rythme, c’est avoir conscience de la pulsation et des subdivisions dans l’espace et dans le temps, des accélérations et des ralentis de la mesure, de la phrase, d’un mouvement.
La pulsation se vit, la subdivision se pense
La pulsation est ressentie par l’auditeur, de manière physique. Pour cela il faut que l’interprète sache la transmettre.
La pulsation est une donnée corporelle, c’est donc par le mouvement que les enfants vont la capter, avec le corps entier, avec la marche, les rythmes réalisés par mouvements circulaires avec les claves par exemple, les glissés et les courbes au piano, etc.
Nous travaillons sur le toucher. Mais toucher c’est aussi recevoir et être touché. Or pour recevoir il faut être dans un état d’écoute, de disponibilité qui permet de capter les sons que l’on joue, de les ressentir, de s’ouvrir aux sensations multiples que nous donne la musique. Cet état d’éveil provoque en nous une tension naturelle. Nous tendons l’oreille pour mieux entendre, nous nous tendons tout entier pour mieux sentir, voir, percevoir.
Pour le musicien, apprendre à retrouver à chaque instant cette juste tension, cet état de resonance intérieure, c’est retrouver la liberté d’être avec son instrument. C’est la musique intérieure qui crée cette resonance.
Votre organisme est un instrument de musique qu’il faut arriver à accorder
, dit Marie Jaëll, cet instrument c’est vous, votre intelligence, toute votre structure, votre main.