Marie Jaëll
Carnet
La passion de l’art
L’expression musicale peut elle se transmettre, s’apprendre ?
N’est elle pas réservée aux plus doués qui d’instinct savent faire jaillir la lumière dans leur jeu ?
L’essence mystérieuse du sentiment musical doit elle rester secrète, et liée à la seule intuition de l’artiste, aux dons ?
Voilà la question fondamentale abordée par Marie Jaëll dans son livre Musique et Psychophysiologie.
Pourquoi ne pas admettre qu’en principe la vraie connaissance de la beauté musicale implique la connaissance profonde, précise, minutieuse, des fonctions matérielles qui servent à l’exprimer, surtout quand, comme dans l’étude du piano, le double fonctionnement du mécanisme de l’instrumentiste et de l’instrument prête une large place à l’analyse des relations entre causes et effets.
Est-ce à dire que nous pouvons tous devenir virtuoses et interprètes de génie si nous décryptons le secret du mécanisme de l’expression musicale ?
Bien sûr, non. Mais là n’est pas l’enjeu. Il s’agit surtout de trouver les moyens justes et naturels d’aborder l’interprétation, le jeu instrumental, de manière à laisser s’épanouir notre qualité d’interprète, notre sensibilité, dès le début de l’apprentissage. La question se pose alors : comment relier notre être intérieur musicien à l’instrument qui va extérioriser cette musique, via notre cerveau, notre, corps, notre main, nos doigts, notre sensibilité ?
Le mécanisme des doigts et l’expression musicale sont considérés à tort comme formés par deux éléments distincts dont l’un, matériel, se communique, l’autre, spirituel, est intransmissible.
Leibnitz dit :
Si les hommes observaient et étudiaient avec plus de zèle de quels mouvements extérieurs les passions sont accompagnées, il serait difficile de dissimulerVoilà précisément en quoi consiste le rôle du mécanisme artistique : il doit former les mouvements extérieurs de la passion du langage musical, qui, forcément seront tout différents des mouvements réalisés sans cette intention prédominante…
Si, grâce aux connaissances acquises sur la fusion des fonctions physiques et psychiques, la science expérimentale peut aider les musiciens à définir cet état physiologique des exécutants privilégiés, on ne se bornera plus à enseigner le mécanisme de l’exécution ; ce seront les fonctions organiques des exécutants aptes à produire une exécution supérieure qui serviront de base à l’enseignement.
(…) Toute action des doigts pourra par son caractère propre, créer des réactions cérébrales précises. Tout exécutant agissant d’une façon visible sur les mouvements des ses doigts, agira d’une façon invisible, mais non moins réelle, sur son activité cérébrale. Ainsi s’établira une corrélation logique entre le développement progressif du perfectionnement des mouvements des doigts et du sentiment musical de l’exécutant…
Puisque il y a chez nous une fusion absolue entre les fonctions matérielles et mentales, pourquoi ne pas admettre que, jusque dans les manifestations artistiques, le corps et l’esprit, le mouvement et la pensée, sont une même force ?
(…) Dans l’étude du piano, aujourd’hui, on peut affirmer que les mouvements qui produisent le style peuvent être enseignés.