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… Au sujet de l’émotion

L’apprentissage d’un instrument est un jeu qui permet de créer un lien entre sa pensée, son corps, ses émotions. Si, dans l’enseignement, on fait attention au corps (attitude), et à la tête (ce qu’on doit penser), qu’en est-il des émotions qui surgissent dans ce contact avec la musique ?

L’émotion est souvent le premier pas qui donne envie d’apprendre. Faisant écho à un écrit de Marie Jaëll , voici un article de Lucie Renaud sur l’émotion et la raison dans l’apprentissage, issu des recherches de Jean-Paul Despins enseignant et chercheur à Montréal UQAM :

L’harmonie du timbre est une attraction toute puissante. C’est le caractère des harmoniques qui agit sur l’ouïe et transforme les inconsciences de l’exécutant en besoins esthétiques. Subir le charme du timbre des sons en jouant, c’est devenir musicien.

Ainsi, l’exécutant, avant de sentir et de comprendre la beauté d’une œuvre musicale, sera ému par les sons eux-mêmes. Les sensations de l’ouïe s’éveillent naturellement par la beauté du timbre de la sonorité. L’ouïe, par le fait d’être apte à saisir l’harmonie inhérente à un son isolé, est déjà artistiquement développée. C’est surtout ce premier échelon qu’il importe d’atteindre. Ensuite viendra la capacité à différencier et apprécier des intervalles puis des accords…


L’émotion naît ainsi. Involontairement on devient sensible, on devient musicien, car à travers les perceptions sans cesse renouvelées, la sphère de la vie musicale s’élargira graduellement. Dès que nous tirons une belle sonorité de l’instrument, un lien unit notre propre organisme à l’instrument et par lui à la musique.

Marie Jaëll

L’émotion, maîtresse de la raison

Il convient de  se réapproprier l’émotion : On enseigne trop cognitivement sans faire appel à l’émotion, alors qu’on sait qu’elle est la maîtresse de la raison. On n’apprend pas à partir d’un comportement négatif, donc d’émotions négatives. Si je vous demande de jouer au piano un mouvement de sonate que vous avez appris, vous allez jouer celui que vous aimez le plus. Celui que vous n’avez pas aimé, vous l’aurez oublié. Il faut sortir de cette contrainte de tout intellectualiser sans l’apport de l’émotion. (J.-P. Despins)

Un spécialiste des neurosciences s’est penché sur l’apport de l’émotion dans l’apprentissage cognitif : Monsieur Damasio, directeur du Département de neurologie de l’Université de l’Iowa a affirmé dans L’erreur de Descartes et dans Spinoza avait raison qu’être rationnel ne sous-entend pas devoir se couper de ses émotions. Le cerveau qui pense, qui calcule et qui décide, ne diffère pas de celui qui rit, qui pleure, qui aime et qui éprouve du plaisir. Les émotions ne sont pas un luxe : elles sont essentielles à tout raisonnement.

Pour M. Despins, le professeur a pour première mission de transmettre cette émotion :  Les enfants saisissent le professeur par les yeux. Si le professeur ne transmet pas d’émotion, il aura toujours des problèmes. Le professeur peut aider à apprendre mais ne doit pas forcer. Entre ici en ligne de compte la capacité de lire les comportements afin d’anticiper les réactions des élèves, plutôt que seulement y réagir.


L’image sonore avant toute chose

L’étude des neurosciences a aussi permis d’établir que tout apprentissage musical requiert le développement de l’image sonore bien avant celui de l’image motrice. Le professeur Despins déplore le fait que les enfants fassent souvent leurs premiers pas musicaux à la flûte à bec : On met tout de suite un instrument entre les mains des enfants, sans savoir s’ils peuvent entendre et juger correctement… On sait maintenant que les très jeunes enfants s’adaptent très mal aux sonorités aiguës et que le circuit nerveux intègre mieux les basses et les moyennes fréquences. C’est pourquoi monsieur Despins propose une pédagogie musicale en deux temps. Tout d’abord, les enfants chantent durant les deux premières années et doublent cette expérience d’études de mouvement basés sur l’enseignement Dalcroze. Ces deux aspects complémentaires visent à enrichir l’image sonore des enfants et à développer leur sens du rythme par l’utilisation de tout le corps. Ce n’est qu’au deuxième cycle, une fois l’image sonore bien ancrée, que les enfants se mettent à l’étude des instruments Orff. Des recherches (Alain Berthoz en France et France Simard à l’UQAM) appuient la proposition de monsieur Despins. En effet, les chercheurs ont démontré que l’apprentissage se fait plus rapidement, quel que soit l’instrument, quand l’enfant chante les mélodies avant de les jouer ; l’oreille voit plus que l’œil n’entend, conclut M. Despins.

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