Carnet

L’artiste au travail

Les cahiers de travail et le journal de Marie Jaëll, écrits au fil des jours et des nuits, témoignent de ses recherches, de ses pensées sans cesse renouvelées, en mouvement perpétuel. Voici quelques extraits, livrant sa réflexion sur le travail de l’artiste…

Il faut que l’esprit crée, que les doigts réalisent sa création. Le caractère du morceau, l’individualité dans l’exécution, doivent être entièrement imprégnés dans l’esprit. avant de jouer il faut pouvoir se dire : c’est ainsi que ce sera. Arrêtez nettement le caractère principal, les demi-teintes se trouveront et ne feront pas tache une fois que le cadre est pris, la forme dessinée. C’est toujours ce fil conducteur qui me manque, l’idée qui vient qui se développe, continue et reste ferme jusqu’au bout. Ces fils qui relient la phrase sont comme un fluide qui circule et qui donne la vie, ce n’est autre que ces fils que je recherche en grand. Nous pensons facilement une phrase, un morceau nous semble un peu long. C’est pourtant ce qu’il faut pour arriver à l’unité, il faut bien que ce soit un dans notre tête et non une série de lignes ou de pages qui se suivent.

On est parfois heureux de constater où mène le travail quelles que soient les capacités de l’homme; ce n’est que par le travail qu’il acquiert sa vraie supériorité. Le talent inné non seulement ne peut pas suffire mais il conduit à des aberrations et ne devient puissant que lorsqu’il est sûrement guidé. Je ne le savais pas autrefois, je croyais que le talent faisait tout et j’étais fière de lui laisser libre carrière, les inspirations je les croyais toutes bonnes, même je me souciais peu de justifier leur emploi — Comme tout cela change avec l’âge —, l’art peu à peu devient une science, notre nature un simple auxiliaire qui disparaît  presque entièrement sous la grandeur du but. Mais ce n’est que par le travail qu’on arrive là. Lorsqu’on a réussi à devenir autre chose que ce qu’on était on sent l’insuffisance et pourtant la toute puissance de la nature, car non seulement elle se transforme, résultat de son imperfection, mais sous toutes les formes dont nous l’entourions elle apparaît triomphante.

Avant d’avoir recours aux doigts, apprends à jouer le morceau dans ta tête, tu le concevras plus librement et rien ne sera l’œuvre du hasard, ou de l’influence des doigts, mais tout sera bien tel que ton esprit l’a saisi ou créé.

C’est avec une véritable fièvre pour le travail que je commence cette nouvelle année, il me semble que jamais mon élan vers l’étude n’a été plus sérieux et plus fécond. L’esprit se développe et jour par jour les idées se forment, les clartés arrivent. Chaque jour amène de nouvelles transformations et le soir quand je m’endors je sens que l’œuvre de la journée est accomplie. Il n’y a pas de meilleur moyen pour être fidèle dans les grandes choses que d”être fidèle dans les petites. si chaque jour a produit son œuvre, il faut bien que l’année aussi la produise et que, à la fin des années, la vie l’ait produite. Si la marche est longue, réjouissons nous au moins de nous sembler avancer à petits pas. La raison, pour mûrir, demande plus d’un rayon de soleil et le temps qui s’écoule lui est aussi nécessaire que le soleil qui le réchauffe. Il en est de même de mon jeu et pourquoi douterais-je que lui aussi n’arrive aussi au jour de la moisson. j’ai encore bien des rayons de soleil et bien des jours de croissance à lui donner, je porte des années de labeur en moi.

Je suis comme toujours assidue au travail, je me sens marcher, mais d’une manière différente maintenant, je marche non par les doigts, mais par l’esprit; je ne vois plus des notes à jouer, ce sont des êtres qui parlent, qui sentent, qui vivent, qui viennent au devant de moi chargés de tristesse, remplis de joie, leur vie passe en moi.

Parfois en travaillant, il me semble être sur le point d’atteindre le véritable grand art du piano, c’est à dire le grand mécanisme, le grand style, la grande pensée, le véritable art, celui dont la force ne consiste pas à cacher les faiblesses, mais à ne pas les connaître, et voir ce mécanisme qui est une nature, l’art devenu nature c’est la perfection atteinte, jusque là il y a des difficultés vaincues, mais il faut non seulement qu”elles soient vaincues mais qu’elles cessent d’exister, alors seulement la beauté peut s’épanouir dans toute sa grandeur, il n’y a plus rien qui l’étouffe, qui la resserre, qui la circonscrit, lorsque tout ce qui est beau, le but doit être réalisé.
Mais pour que cette perfection se réalise, il faut que tout soit clair, serein et limpide, que la passion se produise par des moyens simples, sans artifices, plus on est dans le vrai, moins on a besoin d’effort, plus tout coulera de source.

L’artiste reproduit sa vie dans son jeu, il est comme un miroir qui reflète la puissance de l’être intérieur. L’étude de la vie, c’est le complément nécessaire pour l’étude de l’art. La vie, c’est le monde terrestre, l’art est un monde idéal que nous n’apprenons à connaître que par le déploiement de notre existence.

L’artiste qui se contente d’imiter ne peut produire que des plantes artificielles, seul ce qui sort de l’homme peut avoir de la vitalité. De même de la terre ne pousse que ce qui a des racines en elle. Les grands artistes dans tous les arts sont toujours eux et ne sont pas un autre.

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