Marie Jaëll
Carnet
La passion de l’art
Les cahiers de travail et le journal de Marie Jaëll, écrits au fil des jours et des nuits, témoignent de ses recherches, de ses pensées sans cesse renouvelées, en mouvement perpétuel. Voici quelques extraits, livrant sa réflexion sur le travail de l’artiste…
Il faut que l’esprit crée, que les doigts réalisent sa création. Le caractère du morceau, l’individualité dans l’exécution, doivent être entièrement imprégnés dans l’esprit. avant de jouer il faut pouvoir se dire : c’est ainsi que ce sera. Arrêtez nettement le caractère principal, les demi-teintes se trouveront et ne feront pas tache une fois que le cadre est pris, la forme dessinée. C’est toujours ce fil conducteur qui me manque, l’idée qui vient qui se développe, continue et reste ferme jusqu’au bout. Ces fils qui relient la phrase sont comme un fluide qui circule et qui donne la vie, ce n’est autre que ces fils que je recherche en grand. Nous pensons facilement une phrase, un morceau nous semble un peu long. C’est pourtant ce qu’il faut pour arriver à l’unité, il faut bien que ce soit un dans notre tête et non une série de lignes ou de pages qui se suivent.
L’expression musicale peut elle se transmettre, s’apprendre ?
N’est elle pas réservée aux plus doués qui d’instinct savent faire jaillir la lumière dans leur jeu ?
L’essence mystérieuse du sentiment musical doit elle rester secrète, et liée à la seule intuition de l’artiste, aux dons ?
Voilà la question fondamentale abordée par Marie Jaëll dans son livre Musique et Psychophysiologie.
Pourquoi ne pas admettre qu’en principe la vraie connaissance de la beauté musicale implique la connaissance profonde, précise, minutieuse, des fonctions matérielles qui servent à l’exprimer, surtout quand, comme dans l’étude du piano, le double fonctionnement du mécanisme de l’instrumentiste et de l’instrument prête une large place à l’analyse des relations entre causes et effets.
Le rythme est primordial. C’est la vie de l’interprétation.
Les valeurs de notes notées sur une partition ne sont qu’une manière d’exprimer la justesse absolue des temps, mais cette écriture conventionnelle ne reflète pas la vérité artistique.
C’est la pensée du musicien qui restitue à l’œuvre le courant rythmique qui la traverse,.
C’est en écoutant jouer Liszt que Marie Jaëll a réalisé pour la première fois la subtilité des différenciations rythmiques.
Il faut bien le dire
, écrit elle, ce n’est pas la musique telle qu’elle est écrite par le compositeur que j’entendais, c’est la transfiguration idéale de cette musique, une musique infiniment plus belle, infiniment plus divisible, dont les gradations infimes des rythmes et des nuances ne peuvent plus se traduire par les signes de l’écriture.
Le rythme est la vie même.
En passant de longues heures à se promener au jardin du Luxembourg, Marie Jaëll observe les arbres, leur balancement et toutes les infimes différenciations rythmiques qui les traversent :
Je suis allée me promener au Luxembourg en compagnie d’un petit vent d’Ouest qui rendaient tous les arbres musiciens. J’en ai profité pour regarder et écouter leur musique.
Arrivée chez moi, je réfléchissais sur cette impression particulière, en cherchant encore à me rappeler ce que j’ai vu, c’est alors qu’à mon grand étonnement, j’ai vu réapparaitre dans ma pensée une grande quantité d’arbres dont chacun se balançait, avec l’ensemble des branches et des feuilles, dans son rythme caractéristique et personnel… je voyais simultanément le balancement écourté et un peu saccadé des orangers tondus dans leurs caisses, le rythme léger, plein d’élégance et de grâce des grenadiers, le balancement si différent des palmiers à feuilles courtes ou longues, touffues ou clairsemées, vus en perspective ou tout à fait proches, la pauvreté rythmique et les mouvements de va et vient monotones des lilayers, la lourdeur rythmique de certains arbres trop encombrés de branches qui barraient le chemin au souffle du vent, et la grâce rythmique extraordinaire de certains autres dont les longues branches et la structure générale étaient plus favorables au jeu des mouvements opposés, et au-delà encore, je voyais les sommets d’un grand nombre de marroniers dont la variété du balancement me faisait involontairement penser aux différences de troncs et de formes à laquelle devait se ramener la différence rythmique constatée dans les sommets.
Marie Jaëll, Cahier n°1