Marie Jaëll
Carnet
La passion de l’art
L’expression musicale peut elle se transmettre, s’apprendre ?
N’est elle pas réservée aux plus doués qui d’instinct savent faire jaillir la lumière dans leur jeu ?
L’essence mystérieuse du sentiment musical doit elle rester secrète, et liée à la seule intuition de l’artiste, aux dons ?
Voilà la question fondamentale abordée par Marie Jaëll dans son livre Musique et Psychophysiologie.
Pourquoi ne pas admettre qu’en principe la vraie connaissance de la beauté musicale implique la connaissance profonde, précise, minutieuse, des fonctions matérielles qui servent à l’exprimer, surtout quand, comme dans l’étude du piano, le double fonctionnement du mécanisme de l’instrumentiste et de l’instrument prête une large place à l’analyse des relations entre causes et effets.
Interpréter, pour un musicien, c’est se retrouver face à une partition écrite par un autre (bien souvent).
C’est se retrouver face à une idée musicale faite de multiples éléments, rythmes, mouvements, harmonie, mélodies, etc. qui se traduisent en signes écrits. Il s’agit alors pour l’interprète de retrouver d’après ces signes, l’idée musicale du compositeur, de recréer sa pensée.
Retrouver la vie de l’oeuvre en quelque sorte.
Cette vie, ce sont les plus infimes variations de rythmes, d’intensité, les liens les plus subtils entre les harmonies et les sons, les timbres.
Si l’interprète est sensible à toute cette vie infinie de la partition, alors cette musique deviendra sienne, il sera traversé en effet par tous les événements qui sont la vie de l’œuvre, et l’interprétation sera juste.
C’est le souci d’authenticité qui fait la justesse.
Mais la musique passe à travers nous, nos mains, nos oreilles, notre corps, notre sensibilité. C’est pourquoi deux interprètes ne joueront jamais de la même façon.
J’ai entendu hier un concerto italien de Bach, interprété par deux grands pianistes. Deux versions différentes comme on dit.
Laquelle est la bonne ?
Les deux dès lors que l’artiste joue comme il est, c’est-à-dire s’il met toute sa sensibilité, son toucher, son intelligence au service des plus infimes parcelles de vie de l’œuvre, et qu’il se laisse traverser par elle.
Et il serait faux de vouloir les imiter, croyant que ce sera juste.
L’artiste lui-même, s’il est vrai, est incapable de se copier lui-même, s’il joue plusieurs fois le même morceau.
Imiter le jeu d’un autre, c’est reproduire un cliché, et dénaturer l’œuvre.
Imiter le vie de quelqu’un c’est passer à côte de la sienne.
L’artiste reproduit sa vie dans son jeu…
Oui, c’est sans doute cela le secret des plus grands interprètes, mais qui peut devenir le secret de tout interprète…
et alors oui, s’émerveiller de la splendide harmonie qui résulte de cet abandon.